dimanche 9 décembre 2007

Le mur

Derrière la porte de droite, elle vient d’Alger. Son mari est tunisien. Dans ce minuscule studio sa fille de trois ans n’a pas 20 m² pour s’ébattre.

Derrière la porte de gauche, elle vient de Wenzhou, au sud de la Chine. Son mari, elle ne l’a pas vu depuis un an et demi. Expulsé. Sans papiers. Son fils venait de naître. Sa fille avait deux ans, quand des policiers l’ont emmené. Retour vers la Chine qu’il avait quitté il y a dix ans. Dans ce trois pièces/cuisine, au fond d’une cour de Belleville, vivent aussi les parents de la jeune femme, son frère, son neveu d’un an à peine, et une connaissance qu’ils hébergent moyennant quelques dizaines d’euros.

Entre les deux portes, un mur. Si fin que l’intimité est abolie depuis bien longtemps.

Derrière la porte de droite, on se sent cerné. Le silence est devenu un luxe. Une fois chez elle, la femme n’aspire qu’à se reposer. Elle veille sur le sommeil de sa fille comme une louve. Mais le petit studio vibre au rythme de la vie d’à côté. Le sol tremble sous les petits pas énergiques des enfants. La Chine du sud parle fort, reçoit amis, famille samedis et dimanches, à l’heure où l’Algérie aspire à se reposer.

Alors les coups pleuvent contre les murs de papier. Inutile de sonner à la porte de gauche. La communication est impossible. De jour comme de nuit l’Algérienne frappe ce mur qu’elle déteste, dans un geste rageur. Surtout faire taire ces phrases qu’elle ne comprend pas et qui envahissent son intimité.

De l’autre côté, la maman tremble. Sans papiers, il ne fait pas bon sortir par les temps qui courent. Elle reste terrée chez elle avec ses enfants qu’elle essaie de contenir, car il y a la voisine… Surtout tenir jusqu’au jugement qui doit décider de son sort sur le territoire français.

Dimanche dernier, la porte de gauche s’est sans doute trop ouverte sur les amis, la famille. On a fêté bruyamment le retour au pays des parents de la jeune femme. Pour ces travailleurs de l’ombre, une pause de quarante jours en Chine après toutes ces années de labeur. Trop de cadeaux, trop de messages de la part de tous ceux qui restent.

L’Algérie, prisonnière de sa caisse de résonnance, n’était pas conviée. Fatiguée, elle a porté plainte.

Ce dimanche, ils étaient quatre policiers à franchir le seuil de la porte de gauche. La jeune Chinoise montre papiers, passeport, jugement du tribunal : « C’est bon pour cette fois, mais à la prochaine alerte de votre voisine, c’est le retour en Chine ! »

Depuis, les enfants rêvent de murs en papier qui engloutissent leur mère en grondant.

1 commentaire:

Alex d'Aix a dit…

J'aime bien l'idée d'un mur de papier, de mots et de peurs que cette Algérienne projette sur sa voisine Chinoise. ID de papier à creuser en cette période où la délation aveugle et cruelle reprend du poil de bête…